Les pensées et le penseur

Eckhart Tolle

Eckhart Tolle à Londres 7/9/15

Dans mon premier article inspiré du Ryoan-ji, j'ai évoqué cette possibilité d'une élévation de la conscience, que l'on pourrait décrire symboliquement comme étant au-dessus des pensées, afin de contempler l'ensemble des quinze pierres de ce superbe jardin japonais.

Cette constatation a été reprise par Eckhart Tolle lors d'une conférence à laquelle j'ai assisté avec plaisir en septembre dernier à Londres.
Ce fut même son idée introductive pour les deux heures de cet évènement devant une salle comble de 2500 personnes.
En effet, son expérience personnelle (qu'il décrit dans son premier livre 1) est qu'il vécut dans un état d'anxiété, voire dépressif jusqu’à une nuit de sa trentième année. Cette nuit-là, il se réveilla avec une pensée qui revenait sans cesse "Je ne peux plus vivre avec moi-même". Évidemment il y a un paradoxe au sein de cette pensée, qui est le "je" qui ne se supporte plus lui-même ? Sommes-nous un ou deux ? Cette prise de conscience le frappa, son esprit cessa de fonctionner et il se sentit aspiré comme par un vide. A la suite de cette expérience, il resta dans une paix et une béatitude profonde. Après une sorte de long rééquilibrage, il commença à en parler à ces proches qui le questionnaient, puis écrit un premier livre et donna des conférences devant un public de plus en plus nombreux...

Cette constatation directe est le fondement de son livre, de la conférence de Londres et finalement de tout son partage depuis cette fameuse nuit : nous ne sommes pas nos pensées, en tous cas nous ne sommes pas que nos pensées puisqu'il y a un état de conscience au-dessus d'elles qui les perçoit.
C'est une information cruciale, nous dirait un expert de Knowledge management !
Les pensées sont du contenu, des formes, mais il y a un contenant, sans forme, où elles naissent, donc plus vaste qu'elles par définition, que l'on pourrait appeler l'espace mental.

Eckhart Tolle souligne l'importance de ce sujet car la plupart d'entre-nous sommes comme "drogués" de pensées.
Il faut être précis, il ne s'agit pas de supprimer le mental, sans lui nous serions encore dans des grottes à la merci de la moindre maladie, des attaques d'animaux sauvages etc. Le mental est un outil extrêmement précieux et la culture humaine qui en découle n'a pas de prix. Mais s'il est utile dans son domaine, il a tendance à "déborder"...
Dans une de nos journées ordinaires (sans évènements majeurs), combien de nos pensées sont-elles réellement utiles et pertinentes ?
En vérité beaucoup sont inutiles, mais ce n'est pas le plus gênant. Le problème vient plutôt des pensées nuisibles, sources de pertes d’énergie sans fin (stress, ressassements, interprétations au mieux hasardeuses de la réalité, etc.). Ces pensées, Eckhart Tolle les évalue à au moins 80% du total, mais chacun peut faire son petit bilan personnel chaque jour 🙂

Encore une fois, nous sommes ramenés au cœur de la véritable méditation (au sens tibétain du terme) : se familiariser avec notre véritable nature (au-delà des pensées).
L'expérience est simple à faire, et simple ne s'oppose pas à profond et fructueux, bien au contraire : il suffit d'arrêter le flux des pensées un court moment (quelques secondes), comme un petit jeu.
Des moyens habiles, inventés il y a bien longtemps, peuvent aider à ralentir ce flux permanent, par exemple, l'ānāpānasati yoga : l'attention au souffle.
Pendant ce moment-là, il faut faire preuve d'un peu de vigilance, qu'est-ce qui existe vraiment ? C'est une question pratique et la réponse, ou plus exactement la compréhension, doit venir de l'expérience directe.
C'est là que l'exercice est amusant : comment aborder ce moment sans pensée ? Et qui l'appréhende ? Le penseur ?
Il y a une certitude à ce moment : j'existe. Mais qu'est-ce qui existe ? Est-ce vraiment moi, sous-entendu le penseur ?
Cela me rappelle l'auteur préféré de ma jeunesse, J. Krishnamurti, qui avec son acuité intellectuelle caractéristique, a développé cette question de la manière la plus claire.

J. Krishnamurti

J. Krishnamurti

Notre impression est que le penseur est séparé de ses pensées, le premier intervenant sur les secondes avec une efficacité toute relative.
La question est donc le penseur existe-il lorsqu’il cesse de penser ? Voire, plus profondément qu'est ce qui existe à ce moment-là ?
Pour Krishnamurti, comprendre le processus de la pensée est le commencement de la méditation, qui est, en fait, la connaissance de soi.

Les pensées ayant pris tout l'espace de notre conscience, pour comprendre, il faut ralentir le mouvement (de la même manière que pour comprendre le cycle d'un moteur à explosion, une maquette fonctionnant au ralenti est éclairante). La seule solution est donc de "s'élever" au-dessus des pensées. La pensée ne peut aller au-delà de son propre conditionnement, elle ne peut que se prolonger elle-même sous une forme modifiée. Il faut donc une révolution (verticale) et pas une évolution (horizontale).
Cette révolution naît lorsque le penseur s'immobilise (c'est précisément l'expérience décrite par Eckhart Tolle).

L’expérience n'est pas aisée car les pensées se bousculent sans cesse, il faut donc bien ralentir le processus. C'est comme si la conscience voulait comprendre chaque pensée alors elle doit se mouvoir lentement. Ensuite chacune est pénétrée pleinement et comprise complètement, sans résistance. Ainsi la mémoire psychologique se dissipe, il n'y a pas de penseur, il prend fin...

Enfin la tranquillité s’installe, l'esprit aborde tout à neuf. Le paradoxe est que de cette immobilité peut naître un mouvement d'une autre nature (pas celui de l'égo), véritablement créateur, qui peut prendre appui sur elle. C'est l'action correcte, l'action juste de Bouddha, la non-action du Tao...
Mais c'est une autre histoire et sans doute un autre article !

  1. Le pouvoir du moment présent.

Commentaires (2)

  1. Sophie

    Merci pour cet article clair et concis, je pourrais m'y référer quand mes pensées m'égarent....

  2. Cren

    Merci Laurent☀️ J'aime les termes "contenant" & "contenus" qui facilitent ma compréhension

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