Ahimsa

Au cours de notre existence, nous faisons un certain nombre de rencontres marquantes. Elles ne sont pas si nombreuses, mais il y a des personnes qui se détachent du lot.
Parfois, en souffrance, nous avons tous nos casse-pieds attitrés, qui étymologiquement nous empêchent d'avancer, nos donneurs de leçons qui patiemment vont nous "empoisonner" indéfiniment.
Ne me dites pas que cette description ne vous a pas fait penser à au moins une personne 😉
Parfois, en bonheur, certaines personnes nous aident significativement, par leurs paroles, leurs conseils, leur simple présence et bien sûr leur exemplarité...
Certains membres du premier groupe prétendent faire partie du second, mais le sujet de cet article n'est pas le pervers.

Dans le premier groupe, les amis de bien comme on dit en Orient, une des rencontres les plus marquantes pour moi, si ce n'est la plus marquante, fut celle, en 1993 de Chatral Sangye Dorje Rinpoché.

Chatral Rinpoché

Chatral Rinpoché
© Daniel Collin

Maître Dzogchen et yogi, il est décédé le 30 décembre 2015 à plus de 100 ans, une belle longévité, surtout pour le Népal.
Je me suis rendu à Katmandou pour participer aux cérémonies en son honneur (ce qui explique d'ailleurs le délai depuis mon dernier article...).

S'il m'a marqué, c'est notamment parce que la base de son enseignement était simple, l'ahimsā, mais surtout parce qu'il l'incarnait sans faille, sans compromis, sans concession.
Hors cette absence de concession est bien rare dans notre monde. Dès notre plus jeune âge, nous sommes habitués à en faire : céder le temps de sa jeunesse à l'école pour la promesse d'un futur meilleur par exemple, plus à la faculté pour les mêmes raisons et ainsi de suite...
Le problème est qu'à force de concessions de toutes sortes (famille, relations, travail...), nous ne sommes plus nous-mêmes. Et avec les années, il est bien possible que nous ne nous reconnaissions plus : nous sommes devenus quelqu'un qui nous est, au moins en partie, étranger.
Il ne s'agit pas de faire tout ce que l'on veut, tout ce que l'égo veut en fait, c'est beaucoup plus subtil...

Pour obtenir la véritable paix et le bonheur dans ce monde on doit simplement suivre le chemin d'ahimsā - la non-violence - qui est naturellement commun à toutes les religions du monde.
Si nous n'aimons pas éprouver une douleur ou une souffrance d'aucune sorte, comment pouvons-nous nous attendre à ce qu'une autre créature - qu'elle soit grande ou petite - ressente les choses autrement ?
Il n'y a aucune meilleure prière ou pratique à offrir au Bouddha qu'être attentionnés, gentils, compatissants et s'abstenir de prendre la vie de n'importe quel être humain, animal, oiseau, poisson ou insecte.

Chatral Rinpoche

L'idée est donc bien simple à comprendre : le mot ahiṃsā désigne « l'action ou le fait de ne causer de nuisance à nulle vie », hiṃsā signifiant « action de causer du dommage, blessure » et a- étant un préfixe privatif. Ahimsā signifie donc littéralement « non-violence », et plus généralement respect de la vie.

Il me semble qu'un bon nombre de gens (une majorité ?) peuvent être d'accord. La complication vient comme souvent de la mise en pratique de cette idée.
Tout le monde s'accorde pour ne pas être blessé par les autres mais la réciproque n'est pas vraie en pratique. C'est là que les concessions, l'incohérence vont commencer.
La plus banale : l'alimentation. Chatral Rinpoche était végétarien, donc cohérent.
En effet, je ne veux pas souffrir, mais ça ne me gêne pas de faire souffrir les autres (animaux ici) pour mon existence, voire mon plaisir.
Il est possible d’être dans l'illusion (entretenue par ceux qui y ont intérêt) que les animaux ont une vie joyeuse et qu'ils seront ensuite tués rapidement et sans douleur, c'est en somme un moindre mal. Mais ce n'est clairement pas le cas dans notre société actuelle.
A ce sujet, le travail d'information de l'association L214
est digne d'éloges. L'association tire son nom de l'article L214-1 du Code rural dans lequel les animaux sont pour la première fois désignés comme êtres sensibles dans le droit français : « Tout animal étant un être sensible doit être placé par son propriétaire dans des conditions compatibles avec les impératifs biologiques de son espèce
L'augmentation de la population humaine forcera sans doute un changement de toutes façons, car ce mode de vie actuel ne sera pas viable indéfiniment, nous sommes un peu le cancer de la planète remarqué il y a 17 ans déjà par le premier film Matrix en 1999...

Notamment pour ne pas être du côté des donneurs leçons, qui à mon avis sont aussi pénibles qu’inefficaces, je vais plutôt essayer de changer moi-même.
Sans être un amateur de viande, il est vrai que j'aimais bien prendre par exemple une pizza avec du chorizo ou du jambon de Parme. Est-ce que ce plaisir justifie ou excuse le traitement du porc qui se retrouve dans mon assiette, je ne pense pas... En fait, je ne l'ai jamais pensé, mais comme beaucoup, j'ai préféré ne pas trop me pencher sur la réalité du sujet.
Pour m'accepter moi-même, être en paix avec moi, j'ai maintenant besoin d'un minimum de cohérence. J'ai donc pris plusieurs décisions, l'une d'elles est d'être désormais végétarien...

L'attention aux animaux est une chose, mais un travail d'une autre envergure nous attend également : la non-violence vis-à-vis de nos congénères !

Là encore, le concept de non-violence peut paraitre un peu mou, voire passif. Mais à l'image de Chatral Rinpoche, il faut en réalité beaucoup de force, de conviction et de fermeté pour appliquer cette règle simple de l'ahimsā... Car nombreux seront écueils : habitudes, provocations, tentations, inattention, etc.

En plus, cette règle est à double sens : il faut respecter les autres, mais il faut aussi se respecter soi-même, son être, ses valeurs. Il faut donc chercher un équilibre, instable, comme tout ce qui est vivant...
C'est donc une attention, une vigilance de chaque instant ! De nouveau, il faut de la force, de la conviction pour d'un côté se faire respecter (or il me parait aléatoire d'attendre que ceux qui ne vous respectent pas changent d'eux-mêmes, à supposer qu'ils veuillent changer) et en même temps respecter les autres...

Est-ce que le mental, par son analyse (de données passées) peut trouver cet équilibre en mouvement permanent, je ne crois pas.
Il est une aide précieuse au départ, mais ensuite, l'idée est de se connecter à cette énergie de vie, cette force, qui va diriger, dans le meilleur des cas, nos pensées, puis nos paroles et enfin nos actions.
Un mot simple et éclairant désigne cet état : être "centré". C'est-à-dire être en son centre et pas en périphérie.
Beaucoup de mots ont été dits ou écrits sur ce type de pratique, de méditation, mais vraiment, le plus utile, c'est un exemple vivant...
...Chatral Rinpoché me manquera, comme à tous ceux qui l'on croisé.

Chatral Rinpoché

Une pratique que Chatral Rinpoché affectionnait particulièrement : relâcher des animaux qui allaient être tués (ici des poissons dans le Gange). © Daniel Collin

Commentaires (4)

  1. nath

    Bravo et merci pour cet article et pour ton engagement.
    L'idée de manger de la viande m'était insupportable quand j'étais enfant mais les pressions familiales m'avaient détournée de ce chemin de bienveillance...
    Les différents témoignages sur les conditions de vie et de mort des animaux d'élevage m'ont "réveillée"...
    Cet article m'encourage à tenir bon dans mes résolutions.

  2. Louise

    Merci Laurent pour cet article !

  3. Frédérique Gaby

    Merci Laurent pour ce témoignage éclairage et hommage cela donne de la force pour continuer le chemin 🙂

  4. catherine bettig

    Merci Laurent <3

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