Le lâcher prise et la montgolfière...

Il est peu probable que vous n'ayez pas entendu voire utilisé le concept de "lâcher prise", quoique flou, au moins au départ : qui lâche prise sur quoi ? D'où vient la force de saisie ? Comment l’effectuer en pratique ?

Il y a quelques temps, j'avais oralement souligné l'incompatibilité entre la volonté de tous d'être heureux, joyeux, léger et l'obstacle à cette élévation que constitue l'accumulation de poids émotionnel. A l'image d'un ballon, si on ne fait qu'accumuler du lest, notre montgolfière ne décollera jamais...

En outre, si cette métaphore s'avère pertinente, il faudra même évacuer l'ensemble du lest accumulé depuis des années avant d’espérer décoller !

Cette idée est présente dans le mot "Éveil" en anglais, "Enlightment" avec, de manière assez poétique, l'idée de lumière (light) mais aussi celle de légèreté (light).

Cette métaphore pointait donc vers deux dynamiques : d’abord comment ne plus rajouter de poids et ensuite comment enlever les peines accumulées ?

Le destin toujours plein de coïncidences allait m'aiguiller.

Montgolfière

Ma sympathique montgolfière

En effet, suite à cet échange, des amis m'ont offert un baptême de montgolfière.
L'expérience fut très agréable, vue superbe sur le soleil levant, la ville d'un côté et les montagnes de l'autre, le tout dans un silence très apaisant.

Ce vol fut aussi très enrichissant.
Les considérations suivantes sont extrêmement banales pour un pilote, mais j'ai donc expérimenté la différence entre le contrôle des aérodynes (avion, planeur, hélicoptère...) qui volent grâce aux forces aérodynamiques et un aérostat qui vole uniquement avec la poussée d’Archimède (à l'exception des "dirigeables" dont le nom devient plus signifiant : la montgolfière n'est donc pas dirigeable...).

Nous savons probablement tous théoriquement que la seule action possible dans une montgolfière, c'est d'actionner le brûleur et donc de prendre de l'altitude. En clair, il n'y a pas de volant d’aucune sorte, le vent nous porte où il le souhaite...
Mais comme toujours, la pratique est plus éclairante que la théorie. Ici, celle d'une relative absence de contrôle.

Et de fait, nous savons d'où nous décollons, mais pas où nous allons atterrir (si ce n'est que le pilote se renseigne avant sur la météo et sait à peu près la direction globale qui sera prise selon les vents)... Nous avons d'ailleurs atterri au beau milieu d'un parking pour voitures, certes vide de bon matin.

Mais réfléchissons un peu à ce type de vol : le vent nous pousse où il veut, nous n'avons absolument aucun moyen de "résistance", pas de puissance (pas de moteur), pas de contrôle, et même pas de vitesse propre. La montgolfière va exactement à la vitesse du vent, ce qui explique qu'on ne peut pas sentir de vent en Montgolfière, même si elle se déplaçait à 100 km/h.
Seule intervention possible, prendre de l’altitude avec le brûleur si nous estimons, je ne sais pas trop comment, que la direction des vents est plus favorable à une altitude plus haute...

Il me semble donc que l'état d'esprit d'un pilote de montgolfière est bien différent de celui d'un avion par exemple. Il doit accepter un contrôle bien moindre et ne pas lutter inutilement contre le vent.

L'analogie avec le pilotage de notre vie est fructueuse.
Le point de départ, notre naissance, est connu mais l'heure et l'endroit de l'arrivée ne le sont pas. Entre les deux, nous voulons, nous prétendons, contrôler (donc saisir) presque tout. Mais qu'en est-il vraiment ? Que peut-on vraiment planifier dans notre vie ?

La fameuse impermanence bouddhiste de toutes choses (y compris nous-mêmes), se rappelle parfois à nous. Ainsi lorsque nous croisons un accident de voiture, il est difficile de ne pas penser qu'à quelques minutes près, nous aurions pu être touchés voire disparaitre et l'ensemble de notre belle planification avec...

L'évaluation me parait difficile à calculer (il parait qu'une étude américaine l'évalue à 20%), mais je pense qu’effectivement, au maximum 1/3 des éléments de notre vie sont contrôlables, susceptibles d'être planifiés.
Ce qui signifie que nous utilisons 100% de notre énergie pour tenter de contrôler au mieux un tiers des choses.

Quid des 2/3 restants ?
S'ils ne sont pas contrôlables, il ne reste qu'à les accepter...
Comme l'aéronaute, qui ne lutte pas avec le vent.

Mais cette acceptation n'est pas synonyme d'inaction, il peut changer d'altitude, ni de résignation, il peut faire un excellent voyage !

Comment ?
L'image qui me vient est celle du jeu où deux équipes tirent une corde.

Tir à la corde

Tir à la corde

Nous sommes souvent dans cette posture avec les autres, voire avec les évènements et la vie en général. L'image parle d'elle-même, cette attitude demande à l'évidence beaucoup d’énergie pour un résultat faible surtout si la lutte est permanente.

C'est la position de celui qui veut contrôler les choses, qui résiste, or il faut être au moins deux pour jouer à ce jeu, il faut une dualité. Si une équipe lâche prise, l'autre, emportée par son élan doit immédiatement changer d'attitude ou bien elle chute...

Revenons à notre questionnement.
L'égo cherche la sécurité (et fondamentalement le bonheur) dans les habitudes et le contrôle, sans d'ailleurs tenir compte de la faille fondamentale de l'impermanence.
Il s'imagine pilote d'avion, pense pouvoir aller où il le souhaite, diriger sa vie là où il le planifie. Il convient un jour ou l'autre d'être lucide, combien de fois les choses se passent-elles exactement comme prévu ?
En fait, il y a tellement de variables, lesquelles connaissons-nous vraiment ?
Et par définition elles varient sans cesse...
Nous sommes donc plutôt des pilotes de Montgolfière, mais c'est une prise de conscience délicate (il y aura de la résistance) et subtile.

La vraie lucidité sera donc de distinguer ce qui est vraisemblablement contrôlable (peu de choses) de ce qui ne l'est certainement pas, sachant qu'il faudra lâcher prise sur les seconds.

Ensuite, si cette situation, dans une perspective horizontale, ne nous convient toujours pas, il sera toujours possible, dans une perspective verticale, de changer d'altitude 1, notre vrai pouvoir est peut-être là !

En pratique, il s'agit de prendre conscience de nos conditionnements mentaux. Or ils sont souvent inconscients, programmés dès notre plus jeune âge par nos parents, puis par nos professeurs à l'école et ensuite par nos relations, etc.

Nous sommes souvent rigides car ces conditionnements sont devenus au fil du temps des certitudes, et les personnes "ouvertes" sont plutôt rares.
Alors, il faut essayer de lâcher prise, avons-nous vraiment toujours raison ? Les autres ont-ils toujours tort ? Leurs points de vue, leurs idées sont-elles toutes ineptes ?
Il s'agit de redéployer un espace d'ouverture, de créativité et de pardon aussi.

Est-il possible de comprendre la position de celui qui nous a blessé il y a bien longtemps ? Et ensuite, à l'image du jeu de Tir à la corde, lâcher le lien néfaste qui nous unit ?

Concrètement, il s'agit d'amoindrir la saisie de l'égo (donc l'identification aux pensées).
Soit on tombe en-dessous d'elles, cette "solution" retenue par beaucoup, n'est pas pertinente ni durable, avec l'alcool, les drogues, et les addictions de toutes sortes (travail, sexe, etc.)... On essaie d'éviter de se retrouver face à soi-même.
Soit on s'élève au-dessus. Cette ouverture d'esprit, cette spatialité est le chemin proposé notamment par la méditation. Comme l'aéronaute qui vogue au milieu du ciel. Nous sommes plus vastes que nos pensées...
Et la spatialité croissante conduira à la non-dualité. C'est le vrai lâcher prise.

Pour les prétendus (car les résultats sont ce qu'ils sont) pilotes d'avion de la vie, les pilotes de Montgolfière sont des inactifs, voire des incapables 😉
Mais il reste à savoir qui fait le voyage le plus agréable, le plus joyeux, pour lui-même et ceux qui l'entourent...
Et même finalement le plus efficace, ce n'est pas contradictoire.
Qui est le plus libre ?
Qui se rapproche le plus de son objectif de bonheur ?

Bon vent et bon vol à tous !

  1. Autre coïncidence, c'est le titre d'un bon ouvrage de Bertrand Piccard que l'on vient de m'offrir. Il développe notamment cette même idée avec son talent et sa grande expérience de pilote.

Commentaires (5)

  1. Manjarres

    Super merci beaucoup. Bisous.

  2. Laurent

    Magnifique ! merci

  3. Gilles

    Merci Laurent, je n'avais pas vu ça comme ça

  4. catherine

    Merci infiniment Laurent . C'est très clair : Lâcher ,lâcher , lâcher = plus d'espace = prendre de la hauteur = liberté = bonheur ! A bientôt ! Bisous

  5. Frédérique Gaby

    Merci Laurent quelle magnifique parabole des biz au beurre au caramel salé of course 🙂

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